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Tribunes de Libération

Texte paru dans Libération le 28 Décembre 2014 à 17H46

Pierre Bonnard a commencé l’Amandier en fleurs, son dernier tableau, au printemps 1946, et n’a eu de cesse, dit-on, de rajouter, au fil des mois, des fleurs et du blanc. Quelques jours avant sa mort, le 23 janvier 1947, à bout de forces, il a demandé à un ami de l’aider à couvrir de jaune le petit rectangle de terrain, qu’il avait peint en vert, en bas à gauche du tableau, un jaune d’or, dit l’ami. Je me souhaite une fin de vie semblable, le souhaite à tout le monde, chacun dans son domaine. Je l’aurais souhaité pour ma mère.

Elle est, depuis 2006, atteinte de la maladie d’Alzheimer et réside, depuis quatre ans, dans un établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes. Elle l’est désormais entièrement, ne quitte plus son lit et ne sait plus qu’elle a eu un fils. Elle a parlé durant les trois premières années une langue étrange dans laquelle je reconnaissais, parfois, quand je lui téléphonais ou venais la voir, le prénom d’une de ses sœurs ou quelques bribes de ses souvenirs d’enfance. Elle a eu aussi de sérieuses alertes, infections de tous ordres, a été soignée, s’en est sortie grâce à un cœur solide. Le mien l’est un peu moins, et j’ai eu du mal à supporter, il y a un an, que son incompréhensible discours se transforme en une plainte continue. Parce que cette plainte me semblait exprimer une profonde douleur physique, j’ai demandé qu’on lui donne de la morphine, ce qui a été fait.

Quand je viens la voir désormais, elle ne crie plus, geint, continuellement, toujours, mais doucement. Dort aussi souvent. Lorsque j’appelle l’Ehpad, je ne demande même plus qu’on me la passe, prends simplement de ses nouvelles auprès des infirmières qui me disent chaque fois que les choses suivent leur cours et je ne peux m’empêcher de penser, chaque fois, au coup de téléphone qui m’informera un jour de l’interruption dudit cours. Je me surprends de temps à autre à dire que ma mère faisait ceci ou cela, et n’ai pas tort puisqu’effectivement elle ne fait plus grand-chose, mais je sais bien qu’il y a une raison plus profonde à cet emploi du passé : des pans entiers de sa personnalité ont disparu, et ce qui reste d’elle disparaît peu à peu. On appelle ça, sur les sites consacrés à la maladie d’Alzheimer, le lent mourir. L’un des moyens que j’ai trouvé pour la garder encore un peu vivante est de lire son horoscope parfois dans les journaux gratuits. Certaines semaines, entre un rebond de sa carrière professionnelle ou une nouvelle rencontre, on lui prédit une passe difficile, et ajoute qu’elle va avoir besoin du réconfort de ses proches. J’en suis chaque fois fortement perturbé. J’ai trouvé un autre moyen de la garder en vie, écrire sur elle, sur ce que nous vivons, encore, un peu, ensemble. Je le fais un œil sur l’Amandier en fleurs, tente de faire entrer, dans cette étrange et sombre période, un peu de lumière.


  Des gens importants
Texte paru dans Libération Le 5 octobre 2014 à 17:36

Lorsqu’Albert Camus séjournait dans l’ancienne magnanerie qu’il s’était achetée dans le Luberon, après son prix Nobel, il saluait sa voisine avant de se mettre au travail, partageait avec elle une tasse de café, prenait son apéritif, plus tard, à la terrasse du restaurant Ollier, discutait avec le serveur et la patronne, avec le forgeron du village aussi et d’autres. J’avais déjà lu ça à 15 ans, je ne sais où. On ajoutait que, lorsqu’on interrompait ces conversations pour lui signaler une communication téléphonique importante de Paris, il demandait qu’on le rappelle car il était en train de parler lui-même, à ce moment précis, disait-il, avec des gens importants. J’avais d’autant plus apprécié la plaisanterie que je fréquentais, moi aussi, depuis toujours, des gens importants. Des cafetiers et forgerons, comme lui, dans ma famille d’artisans et petits commerçants, des paysans aussi dans la quincaillerie de mes parents, beaucoup d’ouvriers enfin parmi les amis de mon père. Les hasards de la vie et le désir que j’avais de gagner sans attendre la mienne pour la mener comme je l’entendais, écrire et rien d’autre, ont fait qu’à 20 ans, j’ai rejoint les rangs des amis de mon père. Je faisais désormais, moi-même, partie des gens importants, vivais parmi eux, neuf heures et demi par jour, cinq jours par semaine, dans la chaleur et la poussière. Ce qui, rapidement, m’a paru très fatiguant, bien trop pour avoir le courage, le soir et les week-ends, de m’asseoir à ma table d’écrivain. Je me suis donc mis en quête d’un emploi qui me laisserait de l’énergie pour écrire. Je quittais l’usine pour d’autres horizons certes, ceux de l’écriture, plus solitaires, mais pas ceux avec qui je venais de partager deux années de ma vie, j’avais été parmi eux, je resterais avec eux, solitaire, solidaire, Camus toujours.

Je n’ai pas eu de difficultés à tenir mon engagement, mes tout débuts d’écrivain, missions intérimaires entrecoupées de périodes de chômage, ces dernières mises à profit pour écrire, ne m’ont pas éloigné de ceux que je venais de quitter, j’étais encore parmi eux et toujours avec eux. A la faveur de mes premières publications, il y a une quinzaine d’années, une nouvelle vie s’est mise en place pour moi entre écriture et ateliers d’écriture. Le très solennel engagement de mes 20 ans s’en est trouvé renforcé, car les textes que je lis sous la plume des adultes dits en grande difficulté sociale auprès desquels j’anime certains de ces ateliers (population dont le portrait a été finement dressé récemment en haut lieu) m’enseignent chaque semaine combien Camus avait raison, combien, au fond, sa plaisanterie n’en était pas tout à fait une. Aujourd’hui donc, je persiste et signe, solitaire, solidaire.


La lutte par l’écriture
Texte paru dans Libération le 27 mai 2014 à 18h46

Dans les jours qui viennent, au lendemain de ces élections européennes, je vais reprendre le chemin du centre médico-psycho-pédagogique lillois où j’anime, depuis dix ans, un atelier d’écriture, y retrouver ces adolescents en grande difficulté scolaire et sociale qu’une vingtaine de personnes (médecins, travailleurs sociaux et animateurs d’ateliers de création) tente de remettre sur les rails. Peut-être les parents de ces adolescents ont-ils, pour certains, voté Front national (FN), je ne sais.

Ce que je sais, c’est que durant ces dix années, j’ai vu, au moins, un de ces adolescents se laisser séduire par les idées d’extrême droite. Il avait 15 ans, était passionné de VTT, les collectionnait. Je lui ai proposé de faire l’inventaire de toutes les pièces mécaniques et autres composant un VTT, lui ai lu, en guise d’exemple, celui que fait Georges Perec, dans Penser/Classer, des objets posés sur son bureau. Je lui ai montré aussi l’exemplaire Folio de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? J’ai dit quelques mots enfin de la vie de Perec, ses parents morts pendant la Seconde Guerre mondiale, son père au front, sa mère à Auschwitz. Cet adolescent vivait seul avec la sienne. Il a écrit cet inventaire quasi exhaustif en trois séances, est allé chercher sur Internet ce qui lui manquait, vérifier l’orthographe de nombre de mots. Je l’ai aidé, nous avons plaisanté. Quelques mois plus tard, il est arrivé en atelier cheveux ras, chaussé de rangers et tout habillé de noir. J’ai appris qu’il se vantait de fréquenter un groupuscule d’extrême droite, faisait du prosélytisme, gagnait à ses idées un garçon un peu plus jeune que lui, lequel soudain écrivait des textes où «il rencontrait de sales tronches d’Arabes et de Roms dans les rues». Je n’avais plus envie de plaisanter, le collectionneur de VTT l’a senti, a quitté l’atelier. Le garçon plus jeune est resté. Sa mère était morte deux ans plus tôt. Je lui ai donné un jour la consigne suivante «L’enfance à partir de là où on l’a perdue», ai lu Perec encore, un extrait de W ou le souvenir d’enfance, cette fois «je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance… les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide». Je lui ai précisé, comme je le fais toujours, que cette seconde, cet instant, ce moment que je lui demandais d’écrire pouvait avoir été positif, un moment où il s’était senti grand pour la première fois par exemple. Il a choisi de raconter son premier voyage en train seul, à 12 ans. Ce court texte se termine par la description de sa mère demeurée sur le quai et s’éloignant jusqu’à disparaître. Ce garçon a continué de fréquenter l’atelier pendant une année encore, n’a plus jamais écrit avoir rencontré de sales tronches dans les rues. Nous nous sommes quittés amis. J’anime ces ateliers une douzaine d’heures par semaine, suis parfois fatigué, me dis que je pourrais gagner ma vie d’écrivain autrement, répondre à des commandes, faire des résidences lointaines. Je pense, en ce lendemain d’élections européennes, que ça n’est vraiment pas le moment. J’avais noté dans un carnet, il y a longtemps, une phrase de Jorge Amado dans Capitaines des sables. Je l’ai relue pour me donner du courage : «Ni la haine ni la bonté, seule la lutte.»