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Heuliez intime -2-

Heuliez intime -2-
14 février 2010, 21h29

Un dimanche glacé de janvier 1972, je me promène avec mon ami R sur une plage de Noirmoutier. Il parle de son travail chez Heuliez, de la chaleur, du bruit des meules, de l’épuisement, des chefs, de la crainte, dit que les ouvriers de son atelier ont une quarantaine d’années, que certains sont là depuis l’âge de seize ans, qu’il ne veut pas être comme eux. Je voudrais lui parler d’espoir, ne trouve pas les mots. Je les trouve le soir dans L’Eté d’Albert Camus, “Les Amandiers” et les recopie pour lui. Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année pourtant elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit. Un an plus tard, R quitte Heuliez et les Deux-Sèvres pour les Pompiers de Paris. Le souvenir d’un déjeuner chez lui à la caserne. Il est de service. Soudain, la sirène. Je relève la tête, il a disparu. Nous nous perdons de vue. Longtemps des nouvelles par sa mère. Mariage, enfant. Il passe des examens, monte en grade. Fait du sport, beaucoup de sport, le marathon de New-York chaque année. Pendant une année ou deux, la rumeur court de son retour en responsable de la sécurité
incendie d’une grande usine de la région. Depuis qu’il y a le feu dans la grande usine, je clique régulièrement sur « Heuliez actu. ». J’y ai lu que la célèbre famille, actionnaire
majoritaire de l’entreprise et propriétaire de fait, refuse d’investir pour sauver l’emploi des fils, petits-fils et peut-être arrières-petits-fils de ceux qui, en quatre vingt années, ont fait sa fortune. J’y ai lu qu’Heuliez était sauvé. J’y ai lu que ledit sauveur peinait à trouver l’argent et que les pouvoirs publics cherchent désormais un plan B. Il y a plus de vingt ans, j’ai acheté une reproduction de L’Amandier en fleurs de Bonnard. Commencée au printemps 1946, cette toile a été achevée en janvier 1947. D’après le site de Météo France, il y a eu cet hiver-là une intense vague de froid, très précisément pendant dix jours, à partir du 22 janvier. Bonnard est mort le 23. On dit qu’il a retouché L’Amandier jusqu’à la fin, n’a eu de cesse de rajouter des fleurs, du blanc.